Récit d’explo 1963-1964 : découverte du Gouffre de Montaigu

samedi 9 juin 2018
par  Olivier
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Souvenirs d’une ancienne exploratrice de la MJC d’Audincourt, Marie-France Desroches.

La M.J.C. d’Audincourt découvre le gouffre de Montaigu à Valoreille au printemps 1963. En 1964, le Spéléo-Club Préhistoirique du Pays de Montbéliard et la M.J.C. d’Audincourt l’explorent jusqu’à une trémie située à -205 m.

Publication de son passionnant récit vécu de l’intérieur avec son aimable autorisation.

Les clichés sont de Marcel Bouvry (1939-2018) décédé en mai 2018.
Les spéléos de Mandeure lui rendent hommage.



Je n’ai pas connu les treuils, tout se faisait à la force des bras : assurance au moyen de cordes en chanvre et plus tard en nylon (je n’aimais pas le nylon qui se détendait trop et chauffait) avec des nœuds de vache. Il y avait une initiation pour l’utilisation du treuil, nouveau matériel, où je ne suis pas allée, jeune mariée, mon mari ne voulait pas que je continue ce sport, trop dangereux à son goût : ça m’a beaucoup manqué. (organisé par les catamarans je crois vers 1965 du côté de Masevaux , Fely la sœur de Serge Rossi, et devenue épouse Perraud plus tard, a du y aller). Les cordes ont été conservées par Jacques Unger et peut-être quelques échelles que nous avions fabriquées pendant tant d’heures. Claudine, épouse de Maurice Menetrey, a aussi beaucoup travaillé à la fabrication des échelles avec ma sœur Michelle Poutot.


Louis Amaudru, notre président nous a fait connaître les trous existants dans le coin, mais il avait une idée fixe : faire une première !


Pour ça, nous avons arpenté tout le Haut-Doubs pendant des mois, tous les week-end à la recherche des dolines, questionnant les paysans qui nous indiquaient des cavités, la plupart du temps peu profondes mais pleines de vieux os d’animaux morts.


Un jour de printemps (le souvenir des primevères au pied de l’arbre l’atteste ) 1963, vers 17 heures alors que nous étions crevés et dégoûtés d’avoir vidé tout l’après midi des cadavres de vaches pas encore secs, nous remballions nos pelles dans les voitures…. Jacky Unger , appelé par un besoin urgent s’éloignât un peu de nous derrière un arbre. Tout d’un coup il cria « venez vite ! j’ai trouvé ! « Personne ne l’a cru. Alors il dit : je vous paie le champagne, c’est vrai ! Avec le caillou, ça donnait environ 40 mètres.


L’entrée du gouffre de Montaigu en 1963


Il était tard, nous sommes revenus le week-end suivant, avec la corde et l’échelle archaïque en corde et bois que nous possédions et qui devait faire environ 25 ou 30 mètres. Jacky est descendu : à lui l’honneur ! Il n’a pu atteindre le fond du puits mais il voyait qu’un boyau continuait.

Le week-end suivant , nous étions comme des chiens fous ! Nous avons pu atteindre le rebord de la grande salle, mais encore pas assez de cordes et plus d’échelle pour poursuivre. En attendant de trouver une solution pour trouver des cordes et échelles supplémentaires, nous avons exploré plusieurs trous dans la région pendant l’été 1963 :

- Bournois et Pourpevelle les trous-écoles du coin que tout le monde connaît,

- la Raie du chien dont je ne sais plus où elle se situe ( il y avait une riviere, une entrée et une sortie heureusement, car je n’aurais peut être pas été capable de réîtérer au retour le mauvais passage de diaclase pas adapté à mon physique. (Il s’agit peut-être de la rivière souterraine de Lanans).


Marie-France en opposition dans la raie du chien au dessus de la rivière

- Consolation (un boyau étroit et long sans rocher, que de la boue, à flanc de talus avec entrée et sortie : des mètres à ramper comme des vers dans un lieu qui ne dépassait pas 70cm de diamètre :à la sortie le bain dans le dessoubre était bienvenu. : sortie désagréable !

- un trou dans le Sundgau nom ignoré, une cascade où j’avais suffoqué pendant la remontée, une rivière et trois ou quatre obus sous nos pieds dans le puits d’entrée ([nous avions signalé leur présence dangereuse à la gendarmerie du lieu mais ils n’avaient rien fait, j’avais appris par la télé vingt ans plus tard que ces obus venaient d’être découverts et enlevés par les démineurs avec un périmètre de sécurité , en présence des médias)

- un trou vers Chamesol ,assez intéressant avec une grande entrée en entonnoir mais un passage où ne sont admis que ceux qui n’ont aucun embonpoint : ce fut l’unique sortie d’un nouveau trop gourmand, dans le virage du passage étroit au dessus d’un puits , il bloquait tout : nous l’avons tiré par les pieds avec difficulté pendant peut être une heure : on se voyait mal partis enfermés comme du vin vieux dans une bouteille au bouchon récalcitrant. (Le gouffre du Creux Serré à Chamesol ?)

- et aussi Nans sous ste anne avec ses restes d’ours, mais, malade,je n’avais pu y aller

- Le Gouffre du Paradis (l’année suivante avec Fely, le jour de Pâques 1965. Pour l’anecdote, Louis Amaudru n’était pas descendu , il avait oublié ses vêtements !)

,- et d’autres aussi dont j’ai oublié les noms.

Pleins de courage , nous avons passé les longues soirées de l’hiver 1964 à fabriquer des échelles en corde et duralumin , « emprunté » par un copain qui travaillait aux Cycles Peugeot de Beaulieu Valentigney, aidés par les copines de la MJC, dont ma sœur Michelle et celle qui sera plus tard l’épouse de Maurice et d’autres sans doute, mais j’ai oublié .

La MJC nous ayant subventionné des cordes supplémentaires, nous avons pu descendre le grand puits que nous appelions le puits de 80 mètres. Ce fut tout pour ce week-end, on s’étaient aventurés dans la galerie du fond pour voir, car l’installation des échelles était épuisante, ainsi que la remontée. Nous avons pu enfin explorer le puits de 80 et la galerie du fond . Il faisait presque chaud dedans, c’était agréable, car nous étions encore en hiver et en surface il gelait.
Après plusieurs descentes , l’été est enfin arrivé : nous avons décidé de dormir au fond le week-end suivant pour essayer de débloquer un passage dans l’éboulement.

Cette galerie n’avait pas de belles concrétions comme nous en rêvions , et surtout pas de rivière, ce que les habitants de Valoreille espéraient beaucoup : le plateau manque d’eau. Dans cet espoir, nous étions très bien accueillis : petit déjeuner pantagruélique, mais rapide en arrivant le samedi au troquet du village (auquel Marcel Bouvry faisait honneur, il me parlait encore le mois dernier des grandes tartines de confiture et des bols de café au lait). Le propriétaire de la ferme voisine du trou nous la prêtait, c’est là que nous dormions dans la pièce à l’entrée avec une grande cheminée, les vaches dormant juste à côté, le propriétaire avait eu pitié de nous avec nos petites tentes dans la neige chauffées avec de dangereuses bougies !



Notre quartier général au dessus du canyon.

La maison était déjà une ruine mais il avait un toit au moins. Un copain voulant explorer notre palais avait traversé le plancher et atterri sur le tas de fumier. La cuisine c’était sommaire, spaghettis et saucisses chauffés sur nos petits réchauds ou parfois dans la cheminée, mais ça nous prenait du temps dans tous les cas et nous étions complètement enfumés ! il y avait aussi la corvée de bois pas très sec récupéré dans le canyon en dessous.

Donc nous avons dormi dans le gouffre pour explorer la galerie. La galerie, il n’y a pas grand-chose à en dire : au début il n’y avait que du rocher sans concrétion, plus loin c’était un grand boyau aux parois très boueuses (j’avais dessiné un visage je me rappelle bien de cette matière) puis vers le fond c’était à nouveau du rocher, un cul de sac. On sentait l’air, il nous semblait entendre de l’eau mais était-ce un mirage auditif ? Serge Rossi, Marcel Bouvry, Louis Amaudru, Jacky Unger, Fely Rossi s’acharnaient à essayer de déplacer les rochers mais c’était peine perdue, nous ne pouvions en faire plus. Pour cette sortie exceptionnelle nous avions fait le plein de copains, je crois . Dédé Petrequin et Christian Tchirakadzé devaient être là aussi, je ne sais plus. Les jeunes Marcel Mandoce, Jean Marie Lehmann, Jean-Claude Tournier, Saïd ( ?) Foughali, Momo Boudraa, pour ceux dont je me rappelle, qui étaient à moins 40 sur le rebord.
Nous avions estimé le fond à 232 mètres. Bien après, j’ai appris je ne sais plus par qui, qu’il y avait eu un effondrement et qu’une partie de la galerie n’existait plus, ramenant le fond à 205 mètres.


Marie-France et ses compagnons, Jean Marie Lehmann dit Minus de face et Serge Rossi de profil,
au-dessus du puits de 80 mètres.




C’est une sensation de bonheur olfactif extraordinaire de remonter à la surface après deux jours sous terre : pendant une seconde, les effluves de la terre, mélangées au parfum des fleurs, des arbres, de l’herbe nous envahit, j’aurais voulu que ça dure une éternité.

Cette sortie était fatigante, avec tout le matériel installé, car nous avions aussi emporté un vieux téléphone de campagne lourd et encombrant pour communiquer avec la surface, Louis Amaudru était inflexible sur la sécurité, autant que Maurice pouvait l’être avec le règlement à la MJC, ce n’est pas peu dire ! Nous avions exceptionnellement laissé installé tout notre matériel dans le gouffre, remettant à la semaine suivante le démontage.

Le samedi suivant, le groupe a remonté le matériel , cordes , sacs de couchage, réchaud et gamelles mais pas les échelles restées en place. Lors de cette remontée Christian Tchirakadzé a laissé choir la lourde caisse du téléphone de campagne qui a éclaté au fond du puits de 40, gêné par l’éperon (il faudrait trouver un spéléo tailleur de pierre pour l’enlever ! ) Le gros paquet de cordes d’assurance a été posé dessus en attendant. La plupart avaient des obligations ce week-end et sont partis tôt.


Le dimanche matin, je monte avec Louis et le jeune Foughali . Quelle ne fut pas notre surprise de trouver un véhicule inconnu vers le trou ! Je descendis donc la première pour voir qui était là , suivie par Foughali (peut être Saïd ? ) Louis nous faisant l’assurance du puits de 40. A peine arrivée sur le rebord, j’entendis un grand cri et une chute derrière moi, Foughali était tombé sur le « paquet de nouilles » (c’est comme ça qu’on appelait les cordes) posé sur les débris du téléphone. Il avait détaché l’assurance au mépris de toutes les règles, car la corde était coincée dans l’éperon qui est dans le puits de 40 et, s’y prenant mal il avait chu de plusieurs mètres. Pas blessé apparemment, juste des écorchures et contusions, mais une grosse frayeur et il faisait une crise de nerfs. Louis l’emmenât chez le médecin à St Hyppolyte pour examen en me disant de l’attendre. Louis était très en colère après Daugas et Petrequin étudiants à Besançon que l’on connaissait vaguement, descendus sans assurance dans notre trou, profitant du matériel pour faire la topo (le 18/10/1964). Je me suis sentie obligée de les remonter du puits de 80 quand ils ont décidé de sortir, pour la sécurité. Ils sont partis avant le retour de Louis, sans doute qu’ils s’attendaient à une engueulade. Je ne me rappelle plus très bien les détails ensuite, ceux qu’on attendait pour nous aider n’ont du venir que plus tard. Louis étant revenu, nous avons du récupérer cordes et échelles, sacs de couchage, camping-gaz, tout le matériel du fond car nous sommes repartis tard le soir et très fatigués, (remonté dans la grande salle sur le rebord, il me semble). Mes souvenirs de cette journée sont un peu confus car j’avais été choquée par la chute de Foughali mais encore plus par sa crise de nerfs, Louis m’a ramenée à la maison. Crevée, je suis allée directement dormir dans ma chambre sans voir mes parents. Vers 22 heures, j’ai été réveillée par ceux-ci et un gendarme, qui me demandait ce qui était arrivé. Ne m’ayant pas entendu rentrer, ma mère avait averti la gendarmerie de la ville qui avait envoyé les gendarmes de st Hippolyte à Valoreille. L’échelle du premier puits étant encore en place, ils avaient trouvé la caisse du téléphone éclatée par la chute au pied du puits et tout le monde était affolé, pensant qu’un drame s’était produit. Ca aurait pu l’être !

Nous avions organisé une grande fête dans le pré en été, devant la ferme, avec les groupes amis archéo-spélologues de Mandeure, Pierre Mora et Daniel Lagarce il me semble, quelques uns du Catamaran, les non spéléos de la MJC, les habitants du village. Marcel m’avait rappelé l’autre jour qu’il s’était éclaté avec le cheval du fermier ce jour là, qui nous l’avait prêté pour l’occasion. Il me semble qu’on avait fait des jeux, des sketches, des chants : c’était une journée sympa pour fêter notre découverte même si on n’avait pas trouvé d’eau, tout le monde était content même les villageois car on apportait de l’animation dans le village.



Le QG des spéléo vers 1980.

Et mon histoire se termine comme les plus beaux contes, par un mariage. Car notre mascotte de 14 ans, Mohammed Boudraa dit Momo, se trouvait si bien à Valoreille qu’il fut employé plusieurs années par le fermier René Boucon qui nous prêtait la vielle ferme. Quelques années plus tard, Momo se maria avec une fille d’Audincourt. Il construisit une maison à Valoreille et eu 5 enfants. Il travailla à Sochaux pendant longtemps et décéda il y a une dizaine d’année.



Michelle en visite chez les spéléos à Valoreille




Norbert ? de Pont de Roide





Geneviève Pages et Marie-France





Pique-nique en surface
Momo Boudraa avec sa touffe de cheveux, Fely et Marie-France





Jean-Marie Lehmann dit minus et Jacky Unger, le découvreur de Valoreille, qui regardent chahuter Marie-France avec son futur époux Jean Louis en juillet 1965.



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